Là, en cette fin d’août, en quittant Moirans en Montagne (près de St Claude), je suis déçu.  Je quitte … un peu en fuite …  un couple de jeunes agriculteurs au projet alléchant, mais dont la mise en œuvre ne me convenait pas du tout. Je suis chez eux depuis quatre jours à échanger travail contre hébergement dans le cadre du woofing mais je suis aussi chez eux à regarder ma montre en attendant la fin du boulot. Pas bon du tout !  Oooh ! Ils ne sont pas bien exigeants côté rendement, leur hébergement est minimal m’enfin le minimum est là, mes deux potes ont un bon pré mais « – ils ne doivent pas rester plus d’une semaine » m’avait annoncé d’entrée Cynthia mon hôtesse  … Non, le problème n’est pas là. 

Le problème est que Cynthia et Axel son  mari courent tout le temps et ne disposent que de quelques secondes pour nous expliquer ce qu’ils attendent de nous … Je dis « nous » car nous sommes trois woofers à passer ici. Nicolas un américain de San Diégo, Mat’ un chinois de Hong Kong et moi alsacien en errance depuis Bergholtz-Zell. De leur côté, les échanges sont également assez réduits, ils ne parlent pas l’alsacien,parlent mal le français et mon  anglais n’est plus très frais. Alors vous comprendrez mieux que je sois déçu : si dans mon errance,  je fais parfois des haltes prolongées c’est soit pour écrire, soit pour rencontrer des paysans aux visées écolos compatibles avec ma sensibilité. Les rencontrer. Ce couple démarre leur ferme, souhaite vivre de la cueillette et de la culture de petits fruits pour produire des glaces bio issues entièrement de leur travail, une vache doit leur fournir la crème dont ils auront besoin. Super. Mais nous sommes abandonnés à nous même. Il m’est presque impossible d’avoir une conversation de plus de deux phrases avec ce couple.  Faut quand même préciser que Cynthia a quelques raisons de  courir : elle est maman de deux paires de jumeaux de 20  mois et moins de quatre ans! …  Des priorités sont à choisir … faudrait p’t’être pas accueillir d’hôtes dans ce cas … ou déléguer autrement. D’où mon départ. 

Et je suis reparti … tocataca, tocataca, tocataca …

Avec pour leçon, une alerte, j’ai déjà rencontré plus d’une fois des personnes ayant un discours très bio … (limite facho) mais qui couraient comme des fous … et je pense qu’une des balises les plus importantes de ma vie est de prendre le temps de s’arrêter, de ne pas rentrer dans ce rythme de cinglé suggéré par notre culture actuelle. Vigilance.  A ce propos, j’ai fait un break, suis parti en train rejoindre Brigitte fêter ses cinquante ans et je me suis retrouvé un moment dans un car SNCF gigantesque sur une autoroute … complètement déboussolé par toutes ces voitures qui fonçaient sur l’asphalte … et je me suis senti très mal à l’aise, physiquement. Zombie. Dérision, dans cet énorme car nous n’étions que trois passagers … pour près de soixante places vides sur une centaine de km …

 Avant de vous raconter la suite, je veux vous faire part d’une réponse de Mat’ le woofer, je lui demandais pourquoi il faisait ce voyage aux conditions très modestes alors qu’il est bourré de diplômes internationaux … –« pour me faire des contacts en Europe comme ça je pourrai revenir quand ce sera la guerre chez nous » … A méditer …

pour la phaute d’ortografe, j’ai la flemme de revenir dans le logiciel pour la corriger …

… tocataca, tocataca, tocataca … Au bord d’une grosse route à quatre voies. Tiens ? Que me veut cette dame à mobylette ?  Elle s’arrête, m’appelle … Encore une séquelle de mes passages à la TV ? Un peu ! La dame à mobylette, celle de la photo ci contre est journaliste correspondante au « Progrès » journal de la région … S’en suit une interview improvisée sur le bord d’un gros échangeur entre deux nationales !!! Echange de photos. Le résultat est joint aussi dans cet article !    Je finirai, après une longue étape par arriver à Viry, tout au sud du Jura à 15 mètres (!)  du département de l’Ain. Et y recevoir un accueil très chaleureux. Claire et Dominique, la quarantaine, tiennent un centre équestre doublé d’un gîte. Je voulais y laisser mes chevaux pour rejoindre ma douce, mais aussi pour offrir un peu de repos à mes deux anges. Ils le méritent car j’ai fait une erreur : de trop longues étapes ont provoquées brutalement des blessures de harnachement. Comble d’ironie, ce choix d’aller vite était motivé par les woofers de Moirans que je voulais atteindre avant une de leurs absences. Promis, je ne foncerai plus !!! Et là à Viry, nous avons droit à un accueil délicieux. Je suis comme un coq en pâte et mes deux gros porteurs blessés en vacances réparatrices. Claire, femme déterminée plutôt discrète, anime son centre équestre essentiellement par la pratique de la randonnée. Les paysages et le choix des parcours y sont sublimes, les adeptes de ce centre en consomment sans modération  … les photos de cet article en sont un vibrant témoignage !  Dominique, son mari est d’abord silencieux et observe. Il s’active sans hâte à son travail – un montagnard – c’est lui qui gère la partie technique et terrienne de cette entreprise. 60 hectares n’est pas évident à entretenir pour faire vivre les trente chevaux du lieu.  La gentillesse et l’ouverture de mes hôtes ont permis aux adhérents de prendre part à cette vie et contribuent beaucoup à la bonne marche de la ferme.  J’ai pu participer avec bonheur à quelques-uns de ces travaux.

Je ne veux pas terminer cet article sans parler d’une rencontre peu habituelle dans ma démarche.  Toujours dans ce gîte, les soirs de la semaine, viennent six ouvriers de gros chantiers de travaux publics alentour. Ambiance joyeuse en surface et pourtant j’ai été  très secoué par leur désespérante humanité. Partagés entre colère de se sentir exploiter et le besoin, l’amour de leur famille. Daniel est mineur artificier sur un très gros chantier de terrassement (route ou TGV ?). Il m’explique avec passion qu’une tonne et demi d’explosif … « c’est rien, on en passe parfois six dans la journée ! ». J’ai été passionné par son exposé … où il compare une déflagration à un coup de burin de sculpteur !!! Passionné mais aussi effaré par ses trente ans d’expérience et la rareté de sa compétence … rémunérée 1700€ … en gros un smig et demi alors qu’ils ne sont que quelques centaines en France à dominer cet outil … Il y a aussi Bernard qui est syndiqué mais syndicaliste désabusé. Silencieux un long moment, il a presque explosé lors d’une discussion politique … lui aussi peine à nourrir sa famille tout en étant sur des chantiers souvent éloignés. Avec d’autres, je ne peux oublier David, immense montagne de muscles et de colère dont les larmes affleurent ses yeux redevenus enfants quand il parle de ses quatre gamins dont il est fou et qui lui manquent énormément. Le sentiment d’être terriblement coincé entre son besoin d’être un bon père et sa situation de quasi esclave le laisse déchiré. J’ai beaucoup de mal à recevoir sereinement ces témoignages. J’ai beaucoup de mal à offrir le mien. Tellement éloigné et tellement proche de cette rencontre. Travailler moins, consommer moins, vivre mieux … implique de rester très vigilant du côté de ses choix de vie ! Sortir du discours ambiant. C’est vrai que je peux m’accorder le gros cadeau de mon voyage parce que mes enfants sont maintenant autonomes, parce que je ne cours pas vers l’illusion de la retraite … mais c’est aussi vrai que je consomme très peu ! 

Je suis partagé entre l’envie de hurler que bosser comme un sourd dans des conditions épouvantables ne fait que pousser à la roue de ce qui commence à ressembler à un suicide collectif … et une grande compassion voire douleur en entrant un peu dans la vie de ces hommes.