Laissez-moi une demi heure, faut que je m’occupe de Gamino, c’est quand même une des vedettes et ce matin, j’aimerais qu’il soit présentable. Avec un oeil attentif, vous verrez qu’il est sous le tas de boue dont je présente la photo.

Sous la boue le cheval ...


Bon, c’est pas l’tout mais je pourrais aussi vous donner des nouvelles. Comme je vous l’ai dit dans mon précédent article, j’ai décidé de ne pas trop tenter la neige et de m’arranger pour rester un moment dans des gîtes qui acceptent de nous supporter pendant que la météo reste peu favorable … Alors, aux dernières infos, non seulement je reste à la ferme des Ganaos dont je vous ai déjà parlé, nous nous entendons très bien … et en prime, la météo est excellente. Le jour nous bossons souvent en t-shirt … à 900m mi février : c’est pas mal! Bon ok, les nuits sont fraîches mais suffit de se couvrir et d’augmenter un peu les rations des chevaux … Mes journées se partagent en travail à l’ordi, nombreux courriels, rédaction d’articles, mais aussi entretien ou amélioration du matos, apprentissage et détente avec mes Crinières et enfin il m’arrive de bosser avec Pierrot à entretenir sa forêt ou chercher son bois de chauffage … Je découvre que ça me fait un bien immense … et comprends que je m’encroute en restant devant mon écran.             Pas vraiment l’image du poor lonesome cowboy …



Hey Claude : c'est pas du tout comme ça qu'on met un collier ...


Faut quand même que je vous raconte la dernière, Gamino et moi nous nous sommes décidés à tâter du débardage … Et cette fois-ci j’étais seul avec mon Bon Gros. Fort de notre expérience du chasse-neige, nous sommes allés guilleret en forêt … M’enfin faut avouer que je n’en menais pas trop large. J’étais seul avec mon Bonhomme et inaugurer encore un nouveau mode de travail restait une inconnue. Ma grosse question était de savoir si mon pote accepterait de rester immobile à l’arrêt pendant que j’accroche le palonnier et du bois derrière lui. Pas tout à fait évident, en cas de panique, je risquais de le voir galoper avec des chaînes, des morceaux de bois et autres ustensiles qui pouvaient se mélanger à ses gambettes en folie. J’avais très confiance en Gamino mais j’avais vu un jour un cheval terrorisé dans cette configuration qui a dû arrêter son voyage à cause de ses blessures alors disons … que je restais prudent.


Bon, on commence molo !!!


Je n’allais pas l’attacher chaque fois que je trouvais une pièce de bois à emmener. Gamino est du genre généreux à vouloir en découdre et l’immobilité sans attache n’est pas trop son fort … Et pourtant, il a une fois de plus compris que nous n’avions pas trop de marge d’erreur et tout s’est très bien passé. Comme lors de la traversée des villes, quand je suis bien stressé, il a une fois de plus compris qu’il n’avait pas intérêt à faire le clown dans cette situation …

Youpi donc …


Gamino débardeur de choc


Là où ça se corse est que nous étions en concurrence avec un tracteur muni d’outils de débardage … et là, pour le coup, le moral a baisser d’un bon cran … OK, il nous a fallut une heure pour nous comprendre et être un tant soit peu efficace, mais le tracteur emmenait en un tout petit quart d’heure cinq à dix fois le volume que nous avions débardé. OK, il faut enlever le prix de revient de l’heure de tracteur pour comparer vraiment … mais là quand même j’étais un peu tristounet de voir l’énorme différence. Seule consolation : à force de ramener tellement de pétrole et son CO2 ou de nuisance à la surface de notre pauvre planète nous n’aurons – au mieux – peut-être bientôt plus que cette solution pour entretenir nos forêts et surtout trouver de quoi nous chauffer. Remarque … y fera p’t’être tellement chaud qu’il n’y aura plus besoin de se chauffer …

No Comment.



Poor lonesome tracteur


Dans la même logique j’ai besoin de vous montrer cette photo vieillotte en noir et blanc … Qui n’est pas si vieillotte que ça! Je l’ai trouvée sur un mur dans un gîte très sympa qui m’a accueilli il y a un moment près de Bouvières (26) La ferme des Bachas. Elle m’a immédiatement tapé dans l’œil (pas la ferme, aïe … la photo). Je la regarde longuement, et Pascal, mon hôte m’indique illico que c’est un cadeau qui date des années 80 … Jusque là pas de problème … et il me précise qu’il connaissait le gars qui a fait la photo … mais aussi celui qui est représenté sur la photo! Là ça m’intéresse encore plus … Pascal me précise : »ben oui, c’était un vieux célibataire, je le connaissais bien, il restait un peu sauvage et il a gardé sa paire de bœufs jusqu’au bout … – Mais, mais … lui dis-je, un peu dubitatif, tel que vous en parlez on dirait que la photo a été faite en 80. – Mais oui, dans la Loire, je passais souvent là-bas à cette époque. »


Old timer pas si old que ça ...


Là je suis un peu sur les fesses, je donnais au minimum 50 ans à cette scène … ben oui en France, il y avait encore en 80 des paysans qui rentraient leur foin avec une charrette et des bœufs … Hier soir, j’étais chez Yves et Micheline, authentiques bergers près de Valdrôme, et lui aussi m’a montré une photo similaire mais la distance dans le temps était un peu plus grande, la scène datait des années 60 … et nous avons mesuré le saut incroyable qui a été fait depuis!

En une quarantaine d’année les agriculteurs et la majeure partie de la population française est passée d’une vie rurale à internet … en à peine plus d’une génération! Choc qui me laisse baba. Bon d’accord, vous pourrez me dire « m’enfin y débarque d’où c’ui-là ? » … ben oui, je reste baba … et pas cool. Pas cool parce que le saut est trop rapide, la nature n’évolue pas à ce rythme. Et les humains encore moins : les paysans représentaient plus de 20% de la population française il y a une trentaine d’années … ils ne sont plus que 4% maintenant.

Yves, la soixantaine, une barbe et des cheveux noires, me dit qu’il a très peur, et je peux vous dire que ce ne sont pas que des mots. « Si c’était à refaire, affirme-t-il de sa voix rocailleuse, si j’avais 20 ans, je m’installerais de nouveau comme berger, mon métier est très dur, mais je suis très heureux avec mes brebis … mais j’irai encore plus haut en altitude, encore plus loin de toute cette folie » … Micheline, petite femme fine et très présente, modère un peu la colère de son homme en précisant qu’elle aussi recommencerait bien … mais pas si haut! Sachant que leur ferme est déjà à plus de 1000 m d’altitude et sachant qu’il fait -12°C à l’heure de cette rencontre … vous pouvez mesurer le niveau de la détermination! Yves rajoute:  « tiens, j’ai reçu récemment un couple de retraités de ma famille … ben, très vite ils se sont installés chez moi l’un à l’étage, l’autre à la table de la salle à manger … chacun rivé à son ordinateur, on existait plus! » Ce soir, et comme l’autre soir avec Pascal, j’ai pu mesurer l’étendu des dégâts, l’étendu de la distance créée entre humains … chaque fois en papotant jusque tard dans la nuit … avec le crépitement d’un feu comme musique de fond.

Oui vous lisez ce texte sur internet et je voyage à cheval avec mon ordi, oui, ces paysans ont très souvent internet et des tracteurs (parfois programmés par satellite!), oui … et ce n’est pas ce satané progrès tècheunologicle qui me met en colère mais c’est ce qu’on en fait. Oui, nous en sommes tous responsables, oui, nous avons tous le pouvoir de renverser la vapeur, oui, c’est nous qui votons et acceptons les diktats des irresponsables politiques, et nous encore qui remplissons nos caddies de denrées trop souvent empoisonnées et inutiles … mais je veux rappeler que le vrai pouvoir est là : il nous appartient, ce sont nos choix. Tout ce gâchis qui détruit ce qui reste des immenses richesses de la Terre, ça ne se fait que par nos choix, notre complicité. La grande distribution, l’industrie ou la politique ne marchent et ne se remplissent les poches que grâce à nous! A une vitesse folle. Avec Yves et Pierre (celui des Ganaos, qui me loge actuellement) nous avons aussi rappelé qu’avec l’habitude un faucheur et sa faux font un travail tout aussi rapide qu’une débroussailleuse … Le bruit et l’odeur en moins, l’exercice physique et l’air pur en plus …

Rien ne nous oblige à consommer ou bosser comme des sourds. Surtout pas à ce rythme et sans aucun discernement.

Travailler moins, consommer moins, vivre (et respecter la planète) mieux …


Une dernière solution : mélanger la nature et la machine ? Pendant que nous travaillions Gamino et moi à retrouver de bonnes vielles méthodes, Shakti est aller en parler à un engin agricole, je soupçonne même qu’ils ont fauté et nous proposent un drôle de truc : le Tractocentaurus Rex que ça s’appelle …

Que nous avons dû immédiatement remettre en état: l’engin en question n’ayant pas su se débarrasser d’un malheureux reste de nourriture coincé dans ses dents …

Mauvaise journée, j’vous’l dis …

A +, faut que je vous laisse, j’ai en urgence une sieste à faire.



Tractocentaurus Rex (jeune)

Exemple de cure-dents mal utilisé ...