Les portraits qui suivent sont le résultat de mon imagination débordante et ne correspondent pas à une quelconque réalité. J’ai été tenté de ne pas du tout vous offrir de participer à la réalité (au fait, sachant que tout est illusion … où est donc le réel?) de mon séjour si riche en leçon et en rencontre car la plupart des participants de ce beau voyage tenaient à leur anonymat total. J’ai pourtant eu tant de plaisir dans ces rencontres que je souhaite le partager mais en respectant bien entendu la demande de mes hôtes. Les personnages que je décris pourraient bien être inspirés de tous les amis qui m’ont si bien accueillis, ils ne sont pas réels mais auraient très bien pu l’être.

Venez que je vous présente quelques participants à cette galère/croisière … de douleur /bonheur. Pardonnez la longueur de ce document … je me suis pourtant restreint, n’ai pas tout dit et en reste un peu frustré!

Communication et ses difficultés ...

Il faut que je commence par celui qui m’a sûrement le plus secoué … Florian, la quarantaine, cheveux longs, très grand mais aussi très maigre, n’arrête pas de parler en gesticulant. Je crois qu’il m’aime bien et se tourne souvent vers moi pour me raconter ses petites et grandes misères. Pourtant à mon arrivée, il ne m’a pas dit un mot pendant plusieurs jours.

Tout européen d’origine qu’il puisse être, il s’est converti à l’Islam.

Je l’ai vu souvent trié sa nourriture pour ne manger que ce qui était conforme aux préceptes de sa religion et de plus en plus mal à l’aise à table, il a pris un jour le taureau par les cornes. Après s’être renseigné, il s’est arrangé pour être présent à l’abattage des animaux de la ferme en récitant les sourates du Coran qui correspondaient aux rites permettant à la viande d’être hallal. Et enfin pouvoir consommer la production de la maison! J’ai remarqué à ce moment, que grâce à sa présence, nous étions encore plus respectueux des animaux que nous nous apprêtions à tuer. Gros avantage de cette pratique : selon les préceptes, les animaux ne doivent pas stresser et contrairement aux bruits qui courent, ceux-ci ne souffrent pratiquement pas et meurent détendus. Petite remarque destinée aux préjugeurs et autres frontistes: je verrai un peu plus tard dans une ferme bien française, un cochon passer à la casserole et je peux vous dire qu’il était bien moins calme que les animaux abattus à la musulmane. Et j’affirme que son stress n’était pas dû au fait qu’il soit sur la liste noire des musulmans … Ce midi Florian m’a raconté la façon dont il s’est fait arrêter par les flics dans son appart’ à 6h du mat’ … Avec flingue sur la tempe, menottes aux poignets, genoux dans le dos alors qu’il était déjà à terre. Sa petite gamine assistait à cette horreur. OK, il a fait pas mal de bêtises, mais je n’arrive quand même pas à croire qu’il faut le traiter en sous-homme. Ou même moins, même un animal n’est pas traité comme ça! Ce qui m’attire chez cet homme est sa grande sensibilité et son cœur en or … ben oui. Je soupçonne que la terrible violence dont il s’entoure n’est qu’une cuirasse pour protéger le petit enfant blessé qu’il cache en lui. Je n’oublierai jamais son sourire radieux en recevant l’accord du directeur l’autorisant à aller dans un bureau, mettre une webcam à l’ordi afin qu’il puisse parler à sa fille…

Romuald m’a également beaucoup secoué. il est arrivé tout récemment … Vouté, le regard fuyant, l’élocution difficile, le visage constamment tourné vers le sol. Petit et discret, coupe militaire, ses gestes sont en accords avec sa voix : monocordes, il est là tout en étant absent. Ses mouvements sont mesurés et cherchent à être les plus discrets possibles … rester dans le moule, rester vivant et ne pas se faire remarquer. Après plusieurs jours à distance, il a fini par se révéler. Etonnant. Il a suivi un cursus scolaire complet, lit beaucoup et a une très grande culture. De ce côté, il n’est pas l’exception et j’en suis resté souvent bouche bée. Assez souvent ces blessés de la société bien pensante possèdent un très beau CV et me surprennent par leurs connaissances! Cela ne les a pas empêchés de plonger dans un drôle d’abîme. Tous les milieux sociaux sont touchés par ce fléau. Et quand je parle fléau, je pense bien entendu aux drogues illégales, mais aussi à l’alcool et au tabac. Qui font 100 000 morts chaque année. Les drogues illégales n’en font « qu’ »un millier … Coluche suggérait d’interdire l’alcool et la cigarette et de rendre les autres produits obligatoires …

Romuald ne regrette rien! Il est très fier d’avoir abaissé la dose de son traitement de substitution à 50mg, certains peuvent enfin s’en passer, d’autres attendent leur cachet comme une aide encore nécessaire.

Fadel, très grand, fin, m’a d’abord frappé par sa nonchalance et son sourire en totale opposition avec ses dimensions. Du haut de ses traits fortement typés il m’a encore plus déstabilisé en m’accueillant … en alsacien! Nous en garderons une douce complicité. Il habitait à quelques kilomètres de ma maison d’enfance. Au fur et à mesure de nos rencontres, il m’a fait part peu à peu de son désespoir. 21 ans de prison. Presque la moitié de sa vie. Une accumulation de conneries, qui font … « qu’une fois qu’t’es dans le collimateur de la justice … ben y laissent plus rien passer! » Il me parle souvent de son fils Geoffroy dont il est très fier mais qu’il ne voit presque plus. La maman fait tout pour empêcher le moindre contact. Il souffre beaucoup de cette distance.

Pas que j’oublie Gérald, la trentaine bien sonné, grand, fin, cheveux bouclés blonds, il s’exprime dans un vocabulaire particulièrement choisi et vient de m’expliquer que s’il a perdu quelques unes de ses dents … c’est qu’il n’arrivait pas à s’injecter la coke dans les veines, alors il le faisait dans les gencives … Pratique à la mesure de la souffrance liée au manque. Ce matin, très volubile, il me raconte aussi ses démêlés avec la justice … entre autres pour le braquage d’une fleuriste qui l’a viré … à grands coups de bouquet de roses!!! Pour sa dope. Difficile d’imaginer plus grand contraste … Il me dit combien il lui était impossible de ne pas obtenir par tous les moyens sa poudre quotidienne tant le manque lui était douloureux. Physiquement. J’ai l’impression que c’est lui qui souffre le plus. Tous les matins, après un temps de méditation a lieu un autre rituel très particulier, celui de la distribution des traitements. Un jour, à ce moment si important, j’ai vu les visages des résidents se fermer brutalement quand Julia – éducatrice – a annoncé que la pile du système de verrouillage de la pharmacie était à plat. Impossible d’ouvrir la boîte … Une heure après, les inquiétudes avaient disparu quand un autre éduc’ est venu avec des piles neuves! Un soir, le médecin attitré du « Gué », très ouvert, est venu offrir bénévolement son temps pour une conférence et n’hésite pas à bien montrer que même si ces substituts sont donnés selon un protocole hyper strict, ils restent des drogues impliquant dépendance. Il a bien souligné que de toute façon la désaccoutumance était une période très difficile.

Et puis il y a Aminata, très expansive, qui m’explique très vite de sa voix chantante du sud … que – » la méthadone te blinde les neurotransmetteurs jusqu’à 120mg mais là t’es au taquet et au delà, y a tout qui gerbe dans la vessie … inutile ». Cette jeune femme, feu d’artifice à la peau sombre, belle à crever, rayonne dans ce groupe. Prête à s’emporter parfois, elle reste le plus souvent d’une grande générosité, toujours prête à aider. Comme bien d’autres, j’ai beaucoup de mal à l’imaginer en train d’ingurgiter des saloperies. Elle est très affectée ces derniers temps par l’interdiction qui vient de lui être faite de sortir pour les fêtes. Sa petite fille lui manque énormément. Ô incroyable contraste, comme en est truffé ce lieu: elle me parle de ses difficultés à rester en accord avec les principes de base du Coran: elle se fait souvent des œufs pour ne pas toucher à la viande non conforme … et profitera bientôt des services de Florian. Elle me parle aussi de la prière, je lui parle de la méditation et elle m’invite un soir dans la chapelle pour que nous priions ensemble. Là encore, avec le petit crucifix d’inspiration orthodoxe comme témoin, l’improbable rencontre a lieu. Aminata, tournée vers la Mecque (vers l’arrière de la chapelle!), suivait son rituel pendant que j’ai pu partir dans une méditation profonde, favorisée par cette invraisemblable convergence.

Avant-hier soir, Aminata était toute émue de voir sur une vidéo sa petite fille jouer. Elle en est à son deuxième séjour au « Gué », elle n’a presque plus de traitement, juste un anti-douleur sévère: dans un délire son ancien compagnon a failli la tuer en la battant. Sa rate en souffre encore… Tout récemment elle m’a offert un gigantesque sourire: « Claude, un an, ça fait juste un an que je n’ai plus touché de « produit », je vais de mieux en mieux! »

Il y en a encore bien d’autres, et je crains de m’étendre trop longtemps dans ces descriptions … mais je n’arrive pas à shunter Rayan, il réussit l’exploit de venir tous les jours mal rasé avec une barbe de trois jours. D’une sensibilité exacerbée, ce qui m’impressionne le plus chez lui est qu’il est capable de passer en quelques dixièmes de seconde de la plus noire et menaçante des colères au sourire le plus tendre et rassurant … Il maîtrise – au moins en apparence – si bien ses expressions qu’il ferait un merveilleux comédien!

Avant de passer aux responsables de ce lieu, un mot d’enfants : de ceux qui visitent régulièrement le « Gué » le mercredi: Nancy, fillette de 8 ans, préparant des plans de lavande (bio svp!), sous la serre offerte par Régine la chanteuse, me murmure: « tiens, ça me rappelle l’odeur des toilettes de mon appartement » …

Je veux aussi vous parler des animateurs, il y a Karim: grand, très baraqué, il a été le premier des participants à m’accueillir. Éducateur, je crois que je ne l’ai jamais vu sans sourire, jamais vu en colère. La gentillesse et le dévouement descendus sur terre! Ses soucis personnels ne l’empêchent pas de rester constamment présent aux souffrances, excès et débordements des résidents. Avec une grande force et une grande tendresse. Toujours disponible. Je ne sais pas comment il fait, l’ambiance générale est très bonne mais parfois la sauce tourne au vinaigre et il faut un trésor de patience et de force pour être efficace …

André, incontournable directeur, grand, large, a un physique qui en impose … et vu les problèmes rencontrés … ça aide … Son visage est à la fois doux et fermé, sa personnalité dégage en même temps discrétion et quasi omniprésence. Derrière ses paupières à peine ouvertes je sens les yeux du fauve prêt à bondir : cet homme est capable de terribles décisions couperets comme d’une écoute fraternelle. J’apprends le mariage impossible de la prétention et de l’humilité pour accoucher d’une autorité bienveillante.

Malheureusement, le courant entre nous deux ne passe pas bien. Il ne voit pas d’un bon œil mes soins par le toucher et nous n’aurons pas réussis à nous comprendre. J’imagine qu’il n’aime pas tout ce qui a trait à la médecine alternative, à moins qu’il n’y ait une histoire de rapport au corps particulièrement délicat pour les personnes toxicomanes. Je ne parviendrais malheureusement pas à comprendre si notre désaccord passait par son schéma personnel de ce que je pouvais pratiquer ou par une raison liée à la prise en charge particulière – dont je n’ai pas l’expérience – des personnes accueillies. Pourtant la demande est très forte et mes mains déclenchent souvent de gros mouvements libérateurs. Je ne comprends pas tout mais je crois que cela lui est intolérable.

Il ne m’a pas bien précisé ce qu’il me reproche, le peu qu’il m’en ait dit m’est très contradictoire … comme je l’ai pressenti, il est bien probable aussi que mon côté franc-tireur lui soit insupportable. J’ai déjà rencontré des thérapeutes ne supportant pas viscéralement de voir des touchers doux et relaxants proposés hors des cadres rigoureux de psys universitairement patentés, même si les patentés en question sont issus des mêmes institutions qui ont longtemps couvert les méfaits du Médiator ou sont capables de vous vendre du sang contaminé et condamner en connaissance de cause 3000 personnes à être infectées par le virus du Sida … Merde.

Disons en une phrase qu’André-directeur et moi ne sommes pas pareils et que la relation n’est pas facile! Dommage.

Et pour la fin, je vous présente l’autre André qui a partagé la responsabilité de faire avancer cette barque ou plutôt d’en être l’âme, le garant. Prêtre camélien catholique, cet André est venu ici il y a plus de trente ans avec quatre bénévoles fonder cette communauté. Un livre en est sorti. Maintenant âgé de 72 ans, officiellement à la retraite, il a repris un statut de bénévole. Petit, sa voix est douce, sa démarche feutrée et ses mouvements emprunts de délicatesse. Lui aussi inspire le respect, mais d’une toute autre manière. Même s’il prend encore parfois la parole pendant les repas ou s’il préside souvent le temps de réflexion du matin, il a une autorité à la Gandhi, il n’a plus aucun pouvoir officiel, mais son aura fait qu’il reste incontournable quand on parle de cette Maison. Malgré mon impossibilité à me faire une place reconnue dans ce groupe, je lui dois de pouvoir emmener demain, lors de mon départ, un wagon plein de sourires et de souffrances réconciliées. Et d’accepter.

Merci André!

Merci à vous tous!