Cette nuit en me levant pour équilibrer la pression de l’atmosphère avec celle de ma vessie, par acquis de conscience, je compte les nombreux chevaux de ma caravane géante … et m’arrête à « 1 ». Normalement, le décompte – je vous le rappelle – s’arrête à « 2 ».  Ah! … Miel. Un peu dans le cirage, je vérifie … et … « nom de … nom de …  cette pouffe de Shakti s’est tirée ». En très petite tenue, au pas de charge, je file dans ma tente et m’habille afin de ne pas choquer les rares noctambules du village de Manas (200 hab.) dont le maire a accueilli mon bivouac. Ma longe, ma tenue de combat et fissa.

Vers la forêt: rien, vers les jardins ouvriers: rien, maintenant je cours, pas vraiment rassuré, vers une aire de jeux d’enfants … Ouf la fugueuse est là, broute à côté du toboggan … c’te teigne n’est pas allée bien loin et lorgne en direction d’un beau hongre tout proche, Gamino restant à portée de vue. Je vérifie l’attache de la fugitive et suis tout confus: Shakti, pardonne-moi, tu ne mérites pas le qualificatif de  « pouffe » ou de « teigne » … du moins pas pour ce coup en effet j’avais mal fermé ton mousqueton. L’attrait de l’herbe et du mâle d’à côté expliquent l’escapade. Un voisin dans son camping-car m’invite peu de temps après à prendre le café. Je peux partir serein pour l’étape du jour : la Maison d’accueil « Le Gué » à Poët Laval.

Plutôt mal commencée, cette journée s’avère très belle et … très attendue. Le temps est délicieux, mi-novembre en manches de chemise j’ai avant tout à gérer la sueur de mes bestioles trop emmitouflées dans leur longs poils de nounours. Je n’aime pas du tout les laisser mouillées pour le soir, il fait quand même bien frais une fois le soleil couché.

Poët Laval ? Comment vous ne connaissez pas ? A 20 km à l’Est de Montélimar, je décris ce lieu en long et en large dans mon précédent livre … Presque tout un chapitre. Pour ceux qui n’ont pas de mémoire, il faut que je vous présente un peu cette maison … J’y étais passé lors de mon voyage vers St Jacques. J’avais mis un temps fou à la trouver. Je cherchais un gîte équestre normal … avec des chevaux, des prés et des clôtures adéquates … et j’ai tourné en rond autour de ce village médiéval (magnifique et valant bien le détour) avant de comprendre que ce gîte était casé dans un ancien couvent-orphelinat … particulièrement tristounet. Le choc avait été rude car ce couvent servait maintenant de maison d’accueil pour des toxicomanes en post-cure souhaitant s’en sortir. Les bâtiments faisaient sinistres, gris et quasi abandonnés. Je me demandais un long moment ce que je venais fiche là ce soir. Il était tard et – un peu résignés –  j’avais fait bon cœur contre (apparente) mauvaise fortune … En dehors du repas qui avait été excellent et de l’accueil chaleureux des éducateurs et des occupants, le reste de l’hébergement collait avec ma première impression. Lugubre.

Mais, mais, … le lendemain matin tout a basculé dans la petite chapelle. Surprise, grosse surprise, un rituel avait été établi, il imposait à tous d’assister pendant une vingtaine de minutes à un temps de réflexion personnel, baigné de musique et d’un texte lu par un animateur. Et ce matin … ben j’en avais pleuré tellement ce contraste m’avait bouleversé. Il régnait un grand calme dans cette chapelle. Un refuge secret que la tempête n’atteint pas. Je me souviens très bien des couleurs d’un immense bouquet de fleurs qui présidait cette assemblée mais aussi du grand respect de la dizaine de résidents qui s’étaient engagés à toujours être présents à ce moment clé de bonjour. La distance vertigineuse entre la douceur des fleurs, la chaleur des boiseries de ce lieu et le gris du reste de la maison, l’immense douleur du vécu de la majorité des participants m’avait profondément ébranlé. André, son directeur, m’avait proposé à l’époque de faire une mini conférence sur ma démarche de pèlerin à cheval en échange du prix de ma pension. Ce que j’avais accepté avec joie. Ce matin-là, en repartant vers Santiago, je savais que je reviendrai!

Et maintenant, quatre ans plus tard, j’y suis à nouveau et je sens que je deviens accro à cette bande de cabossés de la vie et de leurs accompagnateurs. Hier, Mathilde, une des résidentes m’a présenté comme étant … «Claude: toxico d’adoption» auprès de journalistes TV venus enquêter sur cette démarche si originale … Et j’ai bien peur de devenir peu à peu accro (et pourtant clean!) de ce lieu si original où bonheurs et douleurs se conjuguent essentiellement au présent. Et cela fait maintenant plus de quinze jours que j’y reste!

La journée, un peu comme dans un monastère, y est rythmée par ce temps de réflexion qui débute à 7h30 tout pile mais est aussi rythmée par les repas pris également à des heures précises, en fin de journée : un thé termine la partie laborieuse de l’emploi du temps. Ici les participants travaillent et payent leur pension par une trentaine d’heures de travail hebdomadaire. Ils sont tous volontaires et ont accepté les contraintes parfois dures de cette vie si éloignée des stress de leur vie d’avant. La ferme est un des éléments clef des activités. Les serres sont actuellement occupées par des jeunes plans de salades et de petits légumes d’hiver, le poulailler vient d’être dépeuplé par le sacrifice (Halal, svp!) d’une douzaine de beaux poulets au goût oublié tant ils sont sains et bien nourris. La cuisine est souvent occupée par un ou deux résidents motivés par la confection de bons plats et je peux attester que l’on mange très bien dans cet endroit étonnant. La laverie est animée par le préposé au linge et le potager particulièrement fréquenté les veilles de marché. Car non seulement cette maison d’accueil est relativement autonome au niveau de sa nourriture, mais elle vend aussi ses surplus au marché voisin. Je reste émerveillé par la participation de tous. Pas de femme de ménage, pas de cuisinier. C’est vrai qu’ils sont volontaires, mais la discipline reste assez dure et j’ai vu deux renvois en quinze jours, pour cause d’introduction d’alcool – totalement interdit ici – et le départ volontaire d’un troisième qui ne supportait plus le cadre trop strict de cette vie si différente de celle du toxico de base. Mais tellement restructurante. J’ai aussi vu comment deux nouveaux arrivant se sont littéralement épanouis. En moins d’une semaine j’ai vu leur dos et leurs épaules s’ouvrir. De tout recroquevillés et écrasés par leur passé récent, j’ai vu leur colonne vertébrale se redressée. Deux fleurs qui s’ouvrent en retrouvant enfin  soleil et eau alors qu’elles ont failli crever d’avoir été oubliées dans un coin, laissées sans soin.

Je suis adopté par les résidents et les éducateurs, je me sens très bien avec eux, mais je dois dire que je suis mal à l’aise avec le directeur … très rigoureux et cartésien … il le faut, c’est lui qui assure le cadre de cette discipline mais il a du mal à accepter le doux poète, électron un peu trop libre que je parais être … Je sais maintenant que je souhaite prolonger mon séjour, mais pourrai-je y rester ? Et surtout avec quelle place? Je souhaite passer du statut d’occupant d’un gîte équestre à celui de membre temporaire de cette communauté avec une place et un rôle clairement défini. J’espère que l’autre André, le prêtre fondateur de cette communauté, pourra m’aider.

Affaire à suivre donc …