Ce Vendredi 23 en allant de St Antoine l’Abbaye à St Bonnet (sud du 38), les paysages sont à nouveau magnifiques, nous longeons les falaises du Vercors et les premières neiges me donnent des frissons de plaisir … et de froid … Ni les chevaux, ni moi ne sommes encore prêts à affronter l’hiver qui est déjà bien présent là-haut, pouuuuuurtant, comme le chante Jean Ferrat, que la montaaaaagne est beeeeelle …


Altaï et votre blogeur préféré

Là tout va encore très bien ...

Petite étape, comme bien souvent maintenant : 3 à 4 heures sont bien suffisantes! Vers 16 heures, nous commençons à chercher un bivouac … rien pour l’instant, nous continuons vers le Sud. Harmonie est plutôt de mauvais poil et … zut, un tronc nous barre le passage. Faut décharger les chevaux, de toute façon ils méritent une pause et pendant ce temps, nous scions des morceaux de l’arbre pour pouvoir passer en sécurité. Et boudiou, que j’ai horreur de n’avoir encore aucune sécurité si près du coucher du soleil. Tiens au fond de cette noieraie (je ne garantis pas l’orthographe, mais dans ce pays ça se dit pour désigner un verger plein de noyers) une ferme … Manque de bol, le gars est en location et ne peut accueillir nos herbivores sur un pré pourtant bien appétissant. – « allez voir de l’autre côté de cette colline, vous arriverez pas loin de St Bonnet, vous trouverez ».

Bon, d’accord on file tous les sept, fatigué, rasl’bolé vers une maison isolé.

Oh, attention, y a un chien en liberté qui arrive en courant. Une dame sort, affolé, cherchant à le rattraper. Harmonie se précipite vers le sien – Altaï – mais ne peut éviter la rencontre des deux enragés. Violente la rencontre. Harmonie, apprentie héros du jour, cherche à retenir Altaï, fou de rage mais elle se relève brusquement alors que les deux adversaires se séparent enfin. Elle est tétanisée, en larme : elle vient de se faire mordre profondément. La femme – Claire – prend ma longe pour tenir son chien et je m’occupe des quatre chevaux et d’Altaï pendant que Claire soutient Harmonie en très sale état. Elle ne bouge plus, reste debout sans mot, en pleurs. Merde, elle a pas mal de déchirures à sa main et son mollet. Claire la prend en charge, je m’occupe de sécuriser les 5 autres bestioles … Pas facile, surtout qu’elles ont compris qu’il y a un gros problème et bougent beaucoup. Pas de parc en vue, faut les attacher provisoirement à des arbres. Je pense qu’Harmonie doit voir un médecin. Elle n’arrive pas à se décider, veut attendre. Claire peut nous accueillir dans un pré sans clôture tout proche. J’attache les ventres affamés à leur grande longe pour la nuit. Une heure passe, Claire a réussi à prendre rendez-vous chez un généraliste, Harmonie toujours prostrée finit par accepter d’aller se faire soigner. Jean-Pierre, l’homme de la maison me rejoint, je termine de monter la tente. Il ne dit pas grand chose, mais ses yeux me disent que nous sommes bien épaulés dans cette épreuve. En fait il faut emmener les morsures et la belle déchirée qui est autour aux urgences. C’est trop grave pour être soigné par un médecin qui n’a pas l’habitude de ce genre de situation. Jean-Pierre s’en charge. Il est maintenant plus de 20 heures, les chevaux broutent en paix et Claire m’invite à manger … Faut attendre.

Bien après le repas, Naomi, la fille de ce couple inattendu vient, un peu inquiète, en me disant … –  « Est-ce que c’est normal qu’il y ait un cheval en liberté devant la maison? » – « Heu non … surtout qu’en fait … il n’y en a pas un mais trois». Re-tuile, vite je fonce, un cheval sur les quatre qui se libère, ce n’est pas grave, il reste près des autres mais à trois, ils forment un troupeau et peuvent très bien se motiver pour courir le vaste monde … Eh! Oh! Ça s’arrête quand toutes ces histoires? Je les rejoints, et surprise: les trois longes des fuyards sont cassées, presque au même endroit. Cela ne m’est jamais arrivé. Il y a beaucoup de gibier tout près, un chevreuil ou un sanglier a dû les terroriser pour qu’ils en arrivent à briser leur attache. Pour mettre un beau point d’orgue à toute cette symphonie de disharmonie, je ressens brutalement comme une très vive brûlure au pied: Shakti s’y appuie avec une grande application (je suis en nu-pied … ben oui quoi …fallait réagir très vite!) avec son sabot droit alors que j’étais à sa gauche … je ne sais pas comment c’est arrivé mais dans cette configuration je ne peux donner un coup d’épaule pour pousser la maladroite … La douleur est très forte, j’ai poussé un grand cri et la belle a daigné soulever son pied … j’ai eu peur d’avoir une phalange cassée … mais le sol humide a fait tampon et cette dernière fausse note s’est vite perdue dans le silence de la nuit (ouh, mais que c’est bien dit ça!).

Tout a l’air de revenir en ordre mais je reste dans ma tente, vigilant près des chevaux. Je viens d’apprendre qu’Harmonie ne pourra être soignée avant minuit. Et ce ne sera en fait qu’après deux heures du mat’ qu’ils reviendront. Harmonie dort maintenant dans une chambre mise à sa disposition et je suis dans mon nid de toile à surveiller les trouillards … Heureux de ne plus entendre d’autres bruits que celui des quatre mâchoires en action, régulières, constantes … et surtout rassurantes.

Qu'est ce que j'en ai à fiche de vos salades, j'ai tout un arbre à soutenir!!

Une douce berceuse. Allez, je m’enferme dans mon duvet et … Bonne nuit à vous tous …

Bilan de la rencontre cano-mandibulaire: Sami (chien bien vacciné) reste attaché le temps de notre séjour, cinq points de suture garnissent l’imprudent mollet, une invitation à rester sur place le temps de la convalescence de la blessée et surtout, surtout, de très beaux échanges au sein de ces gens qui s’avèrent – merveilleux hasard (on ne les compte plus) – partager beaucoup de nos convictions.

J’ai savourer l’ambiance de cette maison. Claire et Jean-Pierre sont grands, séduisants, la quarantaine bien entamée, pleins de vitalité, dégagent une énergie douce et résolue. Claire, plus volubile, au contact facile est conseillère municipale, très au fait des évolutions politico-administatives des communes, elle s’est beaucoup engagée dans la vie sociale du voisinage. Elle y est intégrée et j’ai eu beaucoup de plaisir à déguster son enthousiasme. Elle aime cette région qui le lui rend bien. Jean-Pierre, plutôt réservé, respire calme, douceur et détermination. Il est responsable d’une grosse équipe qui installe des réseaux électriques. Il travaille beaucoup mais a su se réserver du temps pour ses proches. J’ai ainsi été très ému, les soirs au coin du feu (ben oui, ça fait Épinal, mais c’est la réalité!) de voir la délicate complicité que ces parents ont avec leur deux enfants. Câlins et dialogues sont les composantes premières de cette famille. Ces soirs mes propres enfants, avec lesquels j’avais bien souvent une telle complicité, m’ont parfois bien manqués. Besoin de retrouver un « vrai » foyer … avec un vrai feu dans une vraie cheminée. Nostalgie.

Un soir, lors de l’un de nos nombreux échanges où nous refaisions le monde, Jean-Pierre m’a posé une question qui m’a beaucoup remué. Dans une ambiance très comptoir de bistrot, nous démolissions allègrement le gouvernement virant dictature et la foule de valets inutiles et bureaucrates qui gravite autour du petit despote (pas très éclairé) quand mon hôte m’a demandé : – « Claude, cet état de tension n’a-t-il pas toujours plus ou moins existé? ». La question qui tue. C’était une vraie question … et je pense que oui : peut-être pas dans les proportions actuelles, à des échelles mondiales capables de modifier l’équilibre climatique de la planète mais oui, ces conflits ont toujours existé. Jusque là, je supporte. Mais je me suis alors préoccupé de ma place dans ce mouvement suicidaire … Ben oui, la catastrophe annoncée est une des conséquences « normales » de la nature humaine. Et je fais partie de cette communauté. Je sais que d’autres voies existent, je sais qu’elles sont réellement durables, viables, expérimentées et ponctuellement mises en application (voir par exemple le dernier film de Coline Séreau : « solutions locales pour un problème global » si m’a mémoire est bonne). Mais je soupçonne que nous n’éviterons probablement pas un virage très douloureux. Et plus je reçois le cadeau de ces questions remuantes, plus j’accepte de semer des rêves bien concrétisables sans savoir ce que je vais récolter. Dans un des premiers articles de ce blog, j’avais déjà eu cette merveilleuse phrase de Frantz, agriculteur bio des Hautes Vosges: –  « Hé Claude, tu crois que nous paysans, nous savons à l’avance ce que nous allons récolter? Non, et pourtant nous semons chaque année ! ».

Je me sens mieux!

Quatre jours après l’accident.

Harmonie marche encore bien mal mais nous faisons un essai en situation à huit! Jean-Pierre nous a épaté à ce moment, il n’avait jamais monté à cheval, mais nous a montré une incroyable aisance avec mon Tracteur au grand coeur, leur complicité m’a beaucoup ému. La force, la générosité et la douceur de Jean-Pierre étaient complètement en phase avec celles de Gamino.

Nous sommes partis le lendemain, Jean-Pierre nous a remerciés d’être resté si longtemps, Claire également et a témoigné du grand bien que notre présence a procuré à son foyer en troublant un train-train qui lui pesait. En insistant sur les rires que nous avons amenés dans leur maison pourtant déjà si chaude et accueillante.

Immense Merci à Vous. Que votre route soit conforme à vos souhaits les plus cachés!