Tzŷl. Pas évident de trouver

dans mon sac à police de caractère un «y» couronné d’un «^» pour ce titre! … Pourtant il faut à tout prix que je vous parle d’elle!  L’unique: Tzŷl ça veut dire l’unique en arabe et c’est une jument arabe. Une jeune jument de quatre ans … unique et heureusement pour les éleveurs de chevaux qu’elle est unique! Pas facile cette bestiole et pourtant … tellement attachante!

Tzŷl.

La Miss Tzyl

Quand je suis arrivé à St Jeure d’Ay, dans le nord de l’Ardèche, j’ai demandé à Françoise la patronne du Domaine des Fan Faon, si je pouvais échanger mon hébergement contre du boulot … et elle m’a dit qu’elle avait peut-être quelque chose pour moi … : «Ça vous intéresserait de vous occuper d’une jument … délicate? Je n’arrive plus à l’approcher, elle est jeune – quatre ans – mais difficile et je n’ai pas assez de temps à lui consacrer, mes soixante autres chevaux m’occupent bien trop pour apprivoiser cette montagne de frousse. Je ne sais pas ce qu’on lui a fait, mais elle ne veut plus rien savoir des bipèdes … je renonce à m’en occuper … d’ailleurs il y aurait aussi Sismik qui pourrait avoir besoin de votre patience …».

Sacré défi! Je n’ai jamais fait ça! La seule qualité que je me reconnais par rapport à mon hôtesse qui a une expérience des jeunes chevaux infiniment plus grande que la mienne, est que je dispose de beaucoup de temps et de patience. Mais aussi d’un peu de “filinge” avec l’impétrante … qui pète tellement de trouille qu’elle en devient une terreur, prête à exploser au moindre frémissement d’un brin d’herbe … ou presque. À titre d’exemple, et je ne raconte pas de salade, au début de notre rencontre, tout comme Bucéphale le cheval d’Alexandre le Grand – excusez du peu de mes comparaisons – elle avait peur de sa propre ombre! Je ne croyais pas cela possible, je marchais à côté d’elle et elle a failli m’écrabouiller d’un bond, terrorisée à la vue de sa propre silhouette sombre et féroce, animée par de noires desseins mais surtout animée par le soleil sur un mur innocent qui passait par là. Heureusement que Françoise l’avait bien éduquée au respect des bipèdes quand elle était encore petite pouliche: elle a quand même fait attention de ne pas me toucher en suspendant son bond à quelques centimètres de ma fragile personne! M’enfin, j’ai eu peur : 500 kg de muscles, d’os, de nerfs mais surtout de trouille prêts à vous sauter dessus … même par maladresse … ça impressionne!

Prête pour le boulot ... et le plaisir!

Le premier contact physique a nécessité plus d’une heure d’approche avant qu’elle ne daigne se laisser caresser et le lendemain encore presque autant pour lui passer un licol … J’ai dû rassembler dans cette approche toutes les pièces du puzzle de mes connaissances éthologiques, me servir de mes expériences et de mon lexique «cheval/humain».  Pour les petits curieux, je vous livre trois des clefs principales de mon approche. La première: ne jamais la coincer, lui laisser le choix, toujours avoir sa complicité, son autorisation. Ainsi au bout de ces deux séances, elle a pratiquement mis d’elle-même son nez dans le licol. La deuxième: toujours rester calme, déterminé et en lien avec elle. Une fois au travail, ne plus laisser sa vigilance vagabonder ailleurs que vers ce que vous lui demandez. Enfin, la troisième, une fois l’objectif de la séance obtenu, montrer généreusement sa satisfaction et surtout … ne pas chercher à vouloir en faire plus … ne pas demander ce fameux mieux qui est l’ennemi du bien!  Remarquez, chers lecteurs z’é lectrices que ces principes sont tout à fait transposables dans la relation avec des humains! (non madame, ne vous réjouissez pas trop, le licol, toutefois, n’est pas transposable à votre cher mari … quoique …).

 

Une clef – sentimentalement contestable – que je veux rajouter est que je pars du principe que ma relation avec un cheval est un contrat: en gros «je t’offre sécurité, nourriture et respect, en compensation, tu me donnes ta force, ta complicité … voire ta beauté» Et j’ai dû rappeler ce contrat à la Belle. Une seule fois. En effet, les premières fois elle me promenait visiter les trois hectares de son parc et j’étais bien conscient qu’une professionnelle comme Françoise ou un client ne pouvait pas jouer à ce jeu! Là encore, dans ce que je vais vous dire, je ne fais pas l’andouille, je répète la phrase que je lui ai dite, une seule fois, en bon français intelligible : – « Tzŷl, t’es nourri, t’es logé, tu nous es redevable, et je te jure que ce que je vais te dire n’est pas une menace en l’air : mais si tu continues à nous fuir – ta proprio désespérant de te vendre – tu vas très vite finir en saucisses! ». C’est à partir de ce jour et surtout de ces mots qu’elle a fait des progrès palpables tous les jours! Le hasard? Ma détermination? Sa volonté? …  Va savoir ce qui a changé son attitude …

La suite, faite de patience et de douceur … de fermeté parfois, a été passionnante. Chaque jour, les révisions des acquis de la veille étaient un bonheur et la leçon du jour, très fluide voire facile, vite assimilée.

Au bout de trois semaines,

Premier trot ...

tout petits pas après tout petits pas et beaucoup, beaucoup de temps et de travail plus tard : “Ça y est! Je viens de monter Tzŷl!» Au calme, sans qu’elle ne bouge une oreille, elle était toute détendue! Immobile au milieu du rond de longe elle attendait très sage que je donne mon poids sur les étriers et que je me pose délicatement sur la selle. Ce qui n’était jamais arrivé. Tellement détendue qu’à la limite elle me donnait l’impression de se demander pourquoi on faisait tant de simagrées pour un truc si facile! Cette première fois, je n’y suis resté qu’un court instant, le temps de la câliner et surtout histoire de ne pas prendre le moindre risque … Très grande joie et reconnaissance! En sortant du pré, après avoir atteint cette étape … j’en ai même dégueulé … probablement le stress que j’avais ravalé pendant toute cette progression et qui pouvait enfin sortir! De cheval de boucherie elle est passée au stade de cheval bradable .. et vue sa bonne volonté, je pense qu’elle devrait maintenant passer au grade de belle jument de race prête à prendre du service!

 

Juste encore de préciser que l’avant-veille de cette étape si importante, régulièrement elle se cabrait puis s’asseyait de terreur suspendue à son licol attaché à un mur … très impressionnant! Je ne comprenait pas comment l’anneau au mur, ma longe et mon licol résistaient à tant de force. Ce qui me faisait garder confiance était que je confirmais qu’en reprenant doucement contact avec elle, en l’appelant tendrement du fond de son épouvante, elle m’écoutait très vite et se relevait … en s’ébrouant et en se demandant pourquoi elle venait d’exploser si fort!  Le tout en une dizaine de secondes … Je crois qu’elle a maintenant compris que c’est quand même parfaitement crétin, inutile et douloureux de tirer comme ça sur son attache …

Là, je suis tout enthousiaste face à un parcours que je n’avais jamais effectué.

 

Avec toutefois une ombre au tableau du côté de Shakti,

Shakti à l'oeuvre avec Harmonie

je voulais la travailler elle aussi, je savais qu’elle n’aime pas passer en avant ni être seule, je vous en ai souvent parlé. Alors hop, un peu d’entraînement. Je la selle, nous partons faire des courses au village mais hélas elle m’a mis à ce moment une belle volée de claques. J’ai eu droit à ses cabrés impressionnants … je connais … mais surtout, elle a essayé de me virer par de furieux «sauts de mouton» ce qui n’était jamais arrivé! J’ai dû prendre 3 heures pour faire 6 km en essayant de lui faire comprendre que je souhaitais avoir une jument … “droite, calme et en avant” … et cela a été très, très laborieux! J’ai eu le sentiment de revenir loin en arrière dans notre progression.  Même après trois séances supplémentaires de remise à jour du logiciel «Shakti_est_une_bonne_jument_de_voyage.EXE» je n’ai pu que constater avoir bien plus de facilités avec Tzyl, réputée inmontable … Dur, dur.  Faut dire pour sa défense qu’elle est raide amoureuse d’Elvis, bel hongre voisin qui partage ce sentiment et a, lui aussi, offert à Françoise de gros déboires lorsque celle-ci lui a demandé de s’éloigner de la Belle …

 

 

Pour info, au moment de publier cet article, Tzŷl est maintenant considérée comme débourrée aux trois allures, j’ai pu m’offrir un doux galop cadencé: “calme, droit et en avant”. Elle profite en plus de tous les avantages que peut offrir un débourrage éthologique: elle est une jeune jument très douce, à l’écoute des humains en qui elle retrouve peu à peu confiance. Il faut encore l’approcher tranquillement, elle a encore quelques restes de peur mais elle sait maintenant les gérer et ne demande plus qu’une chose: apprendre, faire plaisir, offrir sa force, sa patience et sa beauté à un(e) cavalier(e) qui saura la respecter. Avis aux amateurs! Et ça arrangerait sacrément Françoise qui voit avec beaucoup de crainte son herbe et ses réserves diminuer et comme les paysans de la région va devoir bientôt … mi juillet … entamer ses maigres réserves d’hiver.

Toujours la même, en mieux ....